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08 juin 2021

Portraits Institut Mines-Télécom Business School - Portrait de Emmanuel Marcovitch (IMT-BS 1996), Directeur général délégué à la Réunion des musées nationaux - Grand Palais

Pierre-Antonin Rousseau (IMT-BS, 2ème année) et Adèle Moreau (TSP, 2ème année) à la rencontre de Emmanuel Marcovitch (IMT-BS 1996), Directeur général délégué à la Réunion des musées nationaux - Grand Palais


1. Bonjour, pouvez-vous vous présenter ? 

J’ai quitté les bancs d’Institut Mines-Télécom Business School (IMT-BS), il y a 25 ans... l’année des 15 ans de l’école ! Après une classe préparatoire scientifique, j’ai suivi le cursus intitulé auparavant INT-Gestion, actuellement IMT-BS. En parallèle, comme une partie de la promo, j’ai passé un master gestion à l’université Paris-Dauphine. En troisième année, j’ai suivi la majeure Projet Média Audiovisuel et Télécom, à présent connu sous le nom de MEDIA. Il s’agissait de la première année où cette formation était proposée. Ce choix d’option a été motivé par ma passion pour les médias et l’Internet. En 1995, nous étions dans les balbutiements d’Internet, même si le domaine présentait de nombreuses opportunités. Par la suite, j’ai participé à un projet associatif en sortant de l’école, qui consistait, via les collectivités locales de Seine-Saint-Denis à Aubervilliers, à créer une grande cité des arts et du numérique dans l’ancien fort militaire.

Dans le cadre de cette association, j’ai monté un programme de recherche au Massachusetts Institute of Technology à Boston. Mes recherches portaient sur l’impact d’Internet dans les banlieues difficiles comme outil de cohésion sociale, de vecteur de création artistique. De nombreux projets aux Etats-Unis ne nécessitaient pas l’accord de l’État afin d’obtenir des montants importants. Cette expérience m’a permis d’étudier la sociologie des nouvelles technologies, à Boston et en sillonnant le pays de l’oncle Sam, aller voir comment des associations sur place menaient des projets alliant des industriels et le service public. Il était impressionnant de voir les synergies possibles entre les industriels, la puissance publique et les associations, car cela donnait vie à des projets, parfois, très ambitieux.

Après cette période, je suis revenu en France et j’ai réintégré cette association à Aubervilliers dans le but de mettre en œuvre ce type de projet. Ensuite, j’ai rejoint Vivendi afin d’élaborer la stratégie internet de la branche presse. Pendant deux ans et demi, j’ai mis en place des projets opérationnels tels que la mise en ligne des premiers portails de recherche d’emploi sur Internet. C’était très intéressant, mais je ne m’y sentais pas à ma place. Je souhaitais complètement changer et aller dans le secteur public. C’était le moment où l’administration publique prenait le virage d’internet.

J’ai rejoint le ministère de l’Intérieur pour mettre en ligne des services du ministère. Il m’a été confié des projets très intéressants : proposer un service de mise en ligne en temps réel des résultats des élections pour la présidentielle de 2002 ou monter des télé-services. Cet univers m’a beaucoup plu. C’est la raison pour laquelle j’ai désiré rester dans l’administration et devenir fonctionnaire. J’ai alors préparé le concours de l’Ecole nationale d’administration (ENA). Après neuf années d’expérience professionnelle, j’ai intégré l’ENA. Durant deux ans, je suis retourné sur les bancs de l’école à Strasbourg. À la fin de ces études, chaque personne est affectée à un corps d'état. J’ai choisi la Cour des comptes et j’y ai passé un peu plus de 4 ans.    

En 2012, j’ai rejoint l’Agence France Presse (AFP), en tant que directeur général adjoint et directeur financier, autour des enjeux dans le domaine des médias et du numérique. J’y ai passé un peu moins de 4 ans.

Après un passage par Matignon, j’ai rejoint en 2016 la Réunion des Musées Nationaux - Grand Palais qui est un établissement public culturel, dont je suis aujourd’hui le directeur général délégué. Nous réalisons un nombre considérable de projets artistiques et culturels, notamment autour des nouvelles technologies. Avec en plus un lourd défi : celui de refaire tout le monument du Grand Palais en vue des Jeux olympiques de 2024. C’est un projet dont je m’occupe plus directement.

2. Comment avez-vous eu cette opportunité d’étudier au Massachusetts Institute of Technology (MIT) ?

Je suis allé chercher cette opportunité en la créant moi-même. L’université mettait en place des programmes d’accueil limités, à destination des chercheurs et des étudiants hors cursus diplômant. Je souhaitais y aller un an sur la base d’un projet que j’avais imaginé sur le rôle d’Internet dans l’intégration sociale aux Etats-Unis. J’ai rédigé un synopsis et j’ai postulé. C’était assez onéreux, je n’avais pas les moyens venant d’une association. Parallèlement, je suis parti à la recherche de financement. Trois entreprises avaient choisi de me faire confiance : France Télécom, SFR et Alcatel. En contrepartie, je devais leur produire des rapports mensuels incluant ce que j’apprenais ainsi que les tendances du marché. Par ailleurs, j’ai décroché une bourse du ministère des Affaires étrangères. 

3. Est-ce que la façon d’étudier aux USA diffère de la façon d’étudier en France ?

Il existe des différences entre les moyens dont disposent les universités françaises et américaines. Au Massachusetts Institute of Technology, j’étais au Media Lab qui est un laboratoire à la pointe, associant des chercheurs d’un très haut niveau et des étudiants. Nous étions embarqués dans des programmes de recherche avec des pointures de l’université. C’était fascinant ! Je suivais des cours que d’autres étudiants suivaient dans un cursus diplômant. Pour l’anecdote, quelques années plus tard, une des pointures du MIT m’a recontacté dans le but de publier dans un de ses livres un devoir que j’avais rendu. Une vraie relation de confiance se tisse entre les enseignants et les étudiants. Aux États-Unis, l’enseignant s’appuie véritablement sur le travail que font les étudiants.

4. Quelles étaient vos motivations pour intégrer l’ENA ?

J’ai débuté dans l’administration publique, en tant que contractuel. Pour certains types de métiers, l’administration recrute dans le privé, des contrats de trois ans renouvelables. Mais pour ces personnes, les débouchés sont limités. La plupart des postes à responsabilité sont réservés à des haut-fonctionnaires. Mon ancien directeur à la direction des systèmes d’information du ministère de l’Intérieur, était un énarque et il m’avait encouragé à préparer l’ENA. Il m’a aidé en adaptant mon poste afin que je puisse avoir le temps de préparer le concours dit « interne »réservé aux fonctionnaires. Me replonger dans les études la même année que mon mariage représentait, en quelque sorte, le prix à payer afin de réorienter ma carrière dans l’administration publique.

5. Pourquoi avoir choisi la Cour des comptes à la sortie de l’ENA ?

Avoir suivi une formation de gestionnaire m’a permis d’avoir une affinité avec ce métier. En sortant de l’ENA, de nombreux choix de carrière sont possibles tels que le droit public ou la diplomatie. En réalité, un classement de sortie détermine votre orientation. Si vous êtes éligible aux grands corps de l’État, ce qui était mon cas, trois débouchés s’offraient à vous : Inspection des finances, Cour des comptes ou Conseil d’état. J’ai choisi la Cour des comptes, parce que ça correspondait à ma culture et à mon parcours.

6. Dans cette période compliquée pour le monde de la culture, quel a été est votre ressenti durant l’année passée ?

C’est une année dramatique en ce qui concerne la culture, car elle avait été sanctuarisée ces dernières décennies en France. C’est quelque chose de spécifique, il nous faut la protéger, ce n’est pas une marchandise comme les autres, la commercialisation des livres, des films, la musique… La culture a énormément souffert de la crise sanitaire. Quand on travaille dans ce milieu, c’est particulièrement difficile. Ça fait quasiment un an que tout est à l’arrêt. Nous avons eu une fenêtre de réouverture entre juillet et octobre, mais avec une fréquentation diminuée. En ce qui concerne des musées comme Le Louvre ou Versailles, les visiteurs étrangers constituent près de 80% du public, et ils n’ont pas pu venir en France. La Réunion des musées nationaux – Grand Palais étant un établissement public industriel et commercial, nous nous appuyons sur nos recettes propres pour pouvoir tourner… mais elles ont quasiment disparu depuis le début du COVID. Nous sommes par exemple le premier opérateur en Europe de boutiques de musées. Quand vous allez au musée, nous opérons dans la boutique, nous concevons les différents produits et ces boutiques n’ont quasiment pas tourné depuis un an. Certes, le e-commerce a doublé en termes de chiffre d’affaires, mais cette augmentation ne compense pas l’activité globale. Économiquement, c’est dur pour nous. Certains commerces ont rouvert, mais les boutiques à l’intérieur des musées restent fermées.

7. Pensez-vous que cette crise sanitaire a permis un regain d’intérêt pour la culture, un engouement pour la future réouverture des musées ?

Nous avons pu constater ce phénomène cet été, quand les lieux culturels (musées, monument…) ont rouvert. Au Grand Palais, une exposition début juillet a été ouverte. C’était une reconstitution de la destruction de Pompéi, cet événement a rencontré un vif succès ! Nous avons accueilli plus de 200 000 personnes, en étant complets pendant 4 mois. Une vraie attente du public s’est fait ressentir. Évidemment, nous espérons que ce succès se retrouvera dans le temps, mais il est encore difficile d’identifier l’impact profond que cette crise va avoir sur nos modes de vie. Par nécessité, la consommation culturelle a basculé sur le numérique, notamment via les plateformes de streaming, seul vecteur actuel de la culture. De plus, nous pouvons nous demander si le public va revenir à des habitudes de rencontre directe avec les œuvres. Au fond de moi, j’en ai l’intime conviction. Il y aura toujours une envie de culture, de rencontres, de partage d’émotions de la part du public.

8. Est-ce que votre situation professionnelle actuelle ressemble à celle que vous imaginiez plus jeune ?

J’avais une vision assez floue de ce que j’allais faire après mes études. J’ai fait une prépa scientifique sans trop visualiser la suite… juste parce que j’étais bon en maths. Mais je n’ai finalement vraiment préparé que deux concours : celui très atypique d’Institut Mines-Télécom Business School ainsi que celui de statistique de l’ENSAE. Au moment où j’ai appris que j’étais pris à IMT-BS, j’y suis allé en courant ! Je désirais véritablement faire des choses opérationnelles et j’étais passionné par les sujets traitant des médias et de l’audiovisuel. Je suis très heureux d’avoir suivi des études dans cette école. Je me suis senti chanceux quand l’école a décidé de créer une spécialisation média en troisième année. Mon parcours a toujours été en lien avec ce volet culturel, audiovisuel et média.

9. Parmi tout ce que vous avez fait, de quelle chose êtes-vous le plus fier ?

Je dirais le fait d’être libre, de ne pas m’être embarqué dans des choix qui ne me convenaient pas. Après l’école, j’ai parfois suivi mon instinct. Quand j’étais étudiant, il m’a été proposé de réaliser un stage de fin d’études à Londres, chez France Télécom, dans le domaine du marketing et de la vision stratégique du numérique. Dans le même temps, il m’a également été proposé un stage dans une petite association à Aubervilliers. Normalement, une telle offre ne fait pas le poids à la sortie d’une école de France Télécom. Pourtant, mon feeling m’a fait choisir cette association. Je ne l’ai pas regretté, j’ai pu donner le stage londonien, à un copain de promo. Ma fierté est d’être lucide, d’être reconnaissant de ce que j’ai appris tout en me laissant la liberté de basculer complètement sur autre chose si j'en ai envie, comme je l’ai fait en passant de l’associatif à la multinationale Vivendi, puis aller ensuite à l’administration publique. Lorsque j’avais remis ma démission à Vivendi, aucun poste ne m’était assuré derrière, je me disais que je trouverais bien quelque chose qui me plaît. C’est important de réaliser que les études que nous avons la chance de faire à IMT-BS ou Télécom SudParis sont un atout considérable. Elles ne mènent pas à un parcours unique, chacun doit tracer sa voie.

10. Est-ce qu’il y a des cours/professeurs qui vous ont marqué lors de vos années au sein d’IMT-BS ?

J’ai beaucoup aimé un tandem de professeurs en dernière année qui avait créé l’option de projets audiovisuels Média & Télécom, actuellement intitulée la majeure MEDIA. J’en garde un souvenir un peu plus vif, car nous étions une vingtaine d’élèves à suivre cette option. Nous avions été embarqués dans cette aventure ; le fait de participer à la création de cette nouvelle filière à IMT-BS, représentait quelque chose de marquant.

11. Dans quelle mesure votre passage au sein de l’école vous a aidé dans la suite de vos études et dans votre vie professionnelle ?

J’étais un amateur d’informatique et de télécom et les années à Institut Mines-Télécom Business School m’ont permis d’avoir les fondamentaux. Durant cette période ainsi que dans mes stages, j’ai appris à faire les choses. Mon premier stage était dans une banque à New York à gérer des réseaux informatiques. J’ai aussi fait des petits boulots, comme chez un prestataire d’accès Internet. Je passais des nuits à naviguer sur Internet, dont l’objectif était de référencer des sites. Il est possible de tirer le meilleur de toutes ces expériences.

Selon moi, ces années d’école représentent des solides fondations pour l’apprentissage de la gestion de projet et d’autres fondamentaux nécessaires. Tous ces éléments ne s’apprennent pas dans le cursus lycée – classe préparatoire. C’est dans l’école qu’on met enfin en application ce que nous avons appris.

12. Auriez-vous des conseils pour les étudiants en cette période COVID ?

Je suis admiratif de tous les étudiants en ce moment. Il est certain que réviser dans ces conditions doit être très compliqué. Quand j’étais étudiant, mon matériel informatique égalait seulement 10% des capacités du matériel de l’école. Il m’aurait été impossible d’étudier, enfermé dans ma chambre. Je me rappelle que je suis sorti de l’école durant une période de crise économique, au milieu des années 90. Ce n’était pas une période simple… quand je compare avec les jeunes diplômés quelques années plus tard qui ont pu entrer sans difficulté sur le marché du travail, avec des salaires plus élevés. J’espère que le marché se rétablira au plus vite afin que vous ayez les opportunités que vous méritez, à la hauteur de votre engagement. Si jamais le marché était trop fermé, ne commencez pas à travailler d’emblée : partez à l’étranger, ou complétez votre cursus.



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